Patrick Imam fait le point

PATRICK IMAM : « Il est important de mettre tout en œuvre pour assurer la stabilité politique »

 Représentant résident du Fonds monétaire international (FMI) à Madagascar de 2014 à 2018, Patrick Imam fait le point sur les performances économiques de Madagascar de ces quatre dernières années. Interview réalisée en juillet, avant son départ.

Les Décrypteurs – La fin de votre mission coïncide avec la conclusion de la troisième revue du programme FEC. Diriez-vous que votre mandat sur Madagascar a été positif ?

Patrick Imam – Je dirais que je suis globalement satisfait des résultats obtenus durant ces quatre dernières années où j’ai eu l’opportunité d’accompagner les autorités malgaches dans la mise en œuvre de leur programme de réformes. Quand je suis arrivé en 2014, Madagascar venait tout juste de sortir de cinq longues années de crise politique qui ont laissé de lourds tributs sur le plan économique et social. Le pays était en train de renouer avec la communauté internationale et le pays faisait face à plusieurs défis dans un contexte de ressources financières insuffisantes et une faiblesse généralisée des institutions. Jusqu’ici, la mise en œuvre des différents programmes a joui d’un large succès. Comme en témoigne, d’ailleurs la récente décision de notre Conseil d’Administration qui a approuvé les conclusions de la 3ème revue de l’accord appuyé par la FEC ainsi que le décaissement de 44 millions de dollars d’aide à la balance de paiement du pays.

LD – Durant ces quatre ans, il était toujours question de bonnes performances économiques etc. Mais à chaque fois, tous les engagements ne sont pas honorés à 100%.

PI – Je pense qu’il faut bien faire la part des choses. Quand je dis que le résultat de la mise en œuvre du programme est globalement positif, cela ne veut dire pas que tout a été réussi dans la totalité. Il y a effectivement des points sur lesquels les réformes avancent moins vite que ce que l’on avait espéré. Par contre, il y a des domaines dans lesquels les réformes avancent très bien et vont même au-delà des objectifs fixés. Si l’on se réfère à la mise en œuvre de la FEC depuis Juillet 2017, depuis le début, Madagascar a toujours atteint les différents critères de performance quantitatifs assignés au programme. Le pays a même dépassé certains objectifs avec une importante marge de manœuvre.

LD – Comment expliquer que certains engagements ne sont pas tenus par les autorités ? Je parle de la Jirama et des subventions qu’il faut toujours augmenter, ou de l’application de la vérité des prix des carburants qui tarde à se mettre en place …

PI – Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer le plus lent progrès dans certains domaines. J’évoquais plus tôt la crise politique qui a duré presque cinq ans. Cette crise a fortement affaibli toutes les institutions, tel qu’indiqué par les différents indicateurs de gouvernance, ainsi que la situation des finances publiques. L’Etat manquait cruellement de ressources alors que les besoins de redressement économique et sociaux sont importants. Donc, il était nécessaire de se refaire une santé et de renforcer les capacités et les ressources nécessaires pour le redressement. Ce qui pourrait prendre un peu plus de temps vu que les problèmes structurels, sur lesquels les réformes semblent aller lentement, sont fortement ancrés depuis des années, comme les problèmes de gouvernance par exemple. Il faut se donner un peu plus de temps pour les adresser. Il y a également le contexte non-favorable qui a rajouté d’autres défis à ce qui existe déjà, et les autorités n’ont pas vraiment de prise sur ce contexte. On citera, les aléas climatiques avec les cyclones et la sécheresse, mais il y a aussi les évolutions défavorables des prix sur le marché international pour des produits qui sont stratégiques pour le pays, tels que les produits pétroliers.

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LD – Vous diriez donc qu’il est compréhensible que certains engagements n’aient pas été tenus ?

PI – Il ne s’agit pas de donner une excuse sur le fait que certaines réformes n’avancent pas assez vite. Il s’agit de partager certaines réflexions comme quoi il faut que nous soyons également réalistes par rapport à certaines attentes. Si tout le programme a connu de succès sur toute la ligne, on pourrait se demander aussi s’il n’était pas assez ambitieux. Le fait qu’il y avait certains délais, par exemple, dans la réalisation de certains objectifs est compréhensible et plus ou moins prévisible dans un contexte de fragilité du pays et d’incertitude politique. Tous ces facteurs contribuent au ralentissement de la mise en œuvre du programme. C’est pourquoi, dans certains cas, il faut aussi donner du temps au temps.

LD – N’est-ce pas plutôt les considérations politiques et populistes qui ont freiné les bonnes performances économiques ? 

PI – Oui et non car les considérations politiques ne sont pas forcément mauvaises si elles rejoignent les objectifs de développement du pays et si elles se donnent les moyens nécessaires pour les réaliser. Il n’y a pas du mal pour un politicien d’annoncer une mesure ou une politique qui augmente sa popularité mais qui en même temps sert les besoins de la population et pour laquelle il dispose des moyens pour les atteindre, sans que cela ait des effets négatifs sur le plan économique ou social. Là où le bât blesse, c’est que certaines de ces considérations sont des fois inopportunes, ne se donnent pas les moyens de les réaliser et ne prennent pas en compte les implications éventuelles que ce soit économiques, financières ou sociales qu’elles génèrent. Elles sont également mauvaises quand ce sont des considérations politiques qui sont destinées à satisfaire des intérêts individuels.  Toujours-est-il qu’avec une meilleure volonté d’avancer, on arrivera toujours à un meilleur résultat même s’il reste encore beaucoup à faire. D’où l’importance d’avoir un fort engagement notamment politique à mener les réformes. Sur ce point, les autorités semblent l’avoir. Mais, c’est plutôt la question de capacités qui semblent dès fois empêcher d’avancer un peu plus vite.

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LD – Ne pensez-vous quand même pas que les choses auraient pu être mieux ?

PI – Comme je l’ai dit plus tôt, le pays est revenu de très loin cinq longues années de crise ne peuvent que laisser des séquelles importantes sur le plan économique et social. Ces quatre dernières années, le pays s’était attelé à renverser la tendance et redresser l’économie dans un contexte plutôt non-favorables avec la faiblesse des ressources financières et des institutions, de mauvaises allocations des dépenses publiques, d’importantes accumulations d’arriérés publics ainsi que des problèmes de gouvernance économique grave. Si on se base sur les résultats obtenus jusqu’ici, on peut dire que le pays a quand même bien progressé. Toujours-est-il que malgré ces progrès, nombreux sont les domaines dans lesquels des améliorations pourraient être réalisées. Le pays jouit d’une croissance économique en pente ascendante, mais cette croissance est encore inégalement répartie et ne bénéficie pas encore à toute la population. Raison pour laquelle il faut poursuivre les efforts pour dépenser plus dans les infrastructures, l’éducation et la santé, particulièrement dans les zones rurales. C’est le seul moyen pour assurer une croissance partagée et inclusive.

LD – Le FMI dans son dernier communiqué a également soulevé la nécessité de renforcer la lutte contre la corruption.

PI – En effet. Des efforts supplémentaires sont également nécessaires en ce qui concerne la lutte contre la corruption. Pour cela, il est important de compléter les outils juridiques et légaux à la disposition des autorités pour mener à bien la lutte contre la corruption et les appliquer d’une manière effective. Pour le moment, deux importantes lois restent manquantes à savoir la loi sur le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ainsi que la loi sur le recouvrement des avoirs illicites. Elles sont toutes deux nécessaires si le pays veut se conformer aux meilleures pratiques internationales en la matière. Il faut également beaucoup plus de résultats concrets en la matière à l’avenir afin de convaincre la population de l’efficacité des différents instruments mis en place.

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LD – Il y était également question de prendre de nouvelles mesures en matière d’ajustement automatique des prix des carburants…

PI – Pour le moment, les prix à la pompe ne reflètent pas l’évolution de ces différents paramètres et sont ajustés par les autorités d’une manière encore ad hoc. Cependant, cette approche aura pour conséquences l’accumulation d’arriérés de paiement de l’Etat vis-à-vis des distributeurs pétroliers ou la pression sur les autorités pour une subvention des prix à la pompe. L’expérience passée a pourtant montré les effets néfastes d’une telle approche. Ce qui implique pour l’Etat la nécessité de faire plus d’efforts pour ne plus accumuler davantage d’arriérés pour ne pas être tenté d’entrer dans le schéma des subventions budgétivores et mal ciblées. D’où la nécessité de faire d’importants efforts en ce sens.

LD – Vous évoquiez plus tôt aussi des problèmes de capacité …

PI – Un autre domaine dans lequel, davantage d’efforts sont nécessaires c’est le renforcement des capacités d’absorption du pays, notamment dans la gestion des investissements publics. La réalisation des perspectives de croissance économique à moyen terme repose essentiellement sur cette capacité d’absorption et de gestion des investissements. Et finalement, mais non le moindre, c’est la question de la stabilité politique. Madagascar en a déjà vécu les effets néfastes ces dernières années. Aussi, il est donc important de mettre tout en œuvre pour assurer cette stabilité.

LD – Quand vous parlez de stabilité, à votre avis, les récentes tensions politiques et les perspectives des prochaines élections risquent-elles de tout réduire à néant ?

PI – Malgré les récentes tensions politiques, combiné avec l’historique du pays, la situation politique semble actuellement connaître une certaine accalmie suite notamment à la nomination d’un Premier Ministre de consensus et la mise en place d’un nouveau gouvernement où sont représentés les principaux protagonistes de la crise. Je crois en la sagesse des politiciens malgaches qui verraient en cette élection une occasion pour poursuivre le chemin de développement qui a été parcouru jusqu’à maintenant. Les bases du développement sont jetées, à charge pour ceux qui vont prendre le relais de les consolider et de les renforcer. Il y a effectivement des risques mais je suis convaincu que tout le monde saurait prendre les décisions nécessaires et mettre de côté leurs ambitions politiques respectives et ne penserait qu’à l’intérêt supérieur de la Nation et de la population malgache.

Propos recueillis par Iloniaina Alain