Le Premier ministre a affirmé assumer la décision de revenir sur la hausse des prix des carburants

Les dessous d’une vraie fausse hausse des prix des carburants

Ayant pris la décision de « bloquer » la hausse des prix des carburants, le Premier ministre Olivier Mahafaly assume et parle d’une décision « courageuse », « soucieuse de l’intérêt de la population ». La hausse est pourtant inévitable depuis que le gouvernement s’est engagé à respecter la vérité des prix afin de ne plus octroyer des subventions aux pétroliers. Eclairage.

Une décision au niveau du Premier ministre

Le Premier ministre Olivier Mahafaly affirme « assumer » la décision de bloquer l’augmentation des prix des carburants, pourtant effective au début du mois d’avril. Il a évoqué l’« audace des autorités »  derrière l’initiative en marge de l’adoption des lois électorales à l’Assemblée nationale mardi. Le chef du gouvernement justifie l’option par la « nécessité d’écouter la population, en difficulté ». La prise en main du dossier monte ainsi d’un niveau alors que le ministère de l’Eau, de l’énergie et des hydrocarbures n’a plus communiqué sur le gel de la hausse. « Comme il s’agit d’une décision du gouvernement, c’est le Premier ministre qui pourra en parler », s’est contenté d’indiquer à la presse le département de Lantoniaina Rasoloelison.

Les prix des carburants avaient connu une hausse au début du mois d’avril avant que ceux-ci soient revus à la baisse pour atteindre le cours du mois de mars moins de 48 heures après. Le ministère de l’Eau, de l’énergie et des hydrocarbures avait expliqué l’augmentation par l’obligation de l’Etat de « se préoccuper de la population » et qu’« il n’a pas le droit d’appliquer une hausse de 700 ariary sur les prix des carburants ». Un seuil permettant de respecter les prix réels des carburants sur le marché local parce que tenant compte de « la dépréciation de l’ariary et des prix internationaux du baril ».

Une hausse pourtant « prévisible » 

La hausse intervenue au début du mois n’est pas une nouveauté car elle entre dans le cadre de la décision prise par le gouvernement en mars 2016 d’appliquer les prix réels des carburants, et donc de se baser sur les prix internationaux. Avec la dépréciation de l’ariary et la hausse du prix du baril de pétrole, une augmentation des prix à la pompe est inévitable dès lors que ceux-ci doivent se baser sur les prix internationaux. Depuis mars 2016, des calculs mensuels sont faits par un comité mis en place auprès de l’Office malgache des hydrocarbures (OMH) pour fixer les prix de référence sur lesquels  les prix maxima affichés à la pompe (PMAP) doivent s’aligner.

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L’application de cette vérité des prix devait permettre aux autorités de ne plus octroyer des subventions aux compagnies de distribution des produits pétroliers. Un engagement en ce sens a été pris auprès du Fonds monétaire internationale (FMI). C’est ainsi que le Premier ministre a qualifié de « courageuse » la décision de geler l’augmentation.

De gros écarts à rattraper

En se basant sur les prix internationaux et le cours de l’ariary, le gouvernement faisait le choix de changer périodiquement les prix à la pompe. Pour éviter de trop grandes variations d’un mois à l’autre, le gouvernement a cependant mis en place un système de lissage qui fait qu’il y ait une différence entre les PRC et les PMAP. Cette différence, qui peut être positive ou négative, est ensuite compensée sur les prochains prix.

Comme le ministère de l’Eau, de l’énergie et des hydrocarbures l’a déjà annoncé en mars, cet écart entre les prix réels et les prix à la pompe s’est pourtant creusé, tandis que les gaps à compenser et dus par l’Etat aux pétroliers se sont accumulés. Selon les chiffres publiés par l’OMH, la différence entre les prix réels et les prix à la pompe était de 270 ariary en moyenne sur les trois produits en mars. Les engagements de l’Etat envers les pétroliers, pour leur part, se sont élevés à 30 milliards d’ariary en mars, à 42 milliards d’ariary aujourd’hui, selon le Groupement des pétroliers de Madagascar.

Ces écarts sont principalement dus aux décisions du gouvernement de bloquer les prix, voire de  pour revenir sur des hausses déjà effectives pour prévenir les tollés que génèreraient des hausses importantes des prix à la pompe. En raison de la dépréciation de l’ariary et de la hausse du prix du baril à l’international, mais aussi en raison de la hausse des taxes sur les produits pétroliers, les prix de référence calculés n’ont en effet cessé d’augmenter. En mars, le prix réel du supercarburant était de 4073 ariary, soit 143 ariary plus cher que ce qui était affiché à la pompe. Pour le gasoil, la « vérité des prix » devait être de 3 708 ariary contre 3 280 à la pompe, soit une différence de 328 ariary. La différence pour le pétrole lampant est de 302 ariary, le prix réel étant 2 702 ariary alors que le prix affiché était de 2 400.

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Ecarts entre prix réel et prix à la pompe en mars 2018
  PRC PMAP Ajustement
Supercarburant 4073 3930 -143
Gasoil 3608 3280 -328
Pétrole 2702 2400 -302

Appel au consensus sur la structure des prix

Pour éviter que les écarts à compenser entre les prix réels et les prix à la pompe, ainsi que la compensation des pétroliers n’aient pas d’importants impacts sur la population, le Premier ministre en appelle « à un consensus » et « au sens du patriotisme » des pétroliers, ces « investisseurs étrangers » comme les a qualifiés le chef de l’Etat dans un de ses rendez-vous « fotoam-bita ». Il invite donc ces derniers à une table ronde pour que la structure des prix soit à nouveau mise sur la table. « Il est vrai qu’il y a déjà une structure provisoire, mais elle ne satisfait pas tout le monde. C’est pourquoi, je suggère une table ronde pour en parler », a-t-il déclaré.

Une nouvelle structure des prix est pourtant déjà attendue en juin 2018, date d’expiration des textes réglementaires relatifs à la structure provisoire adoptés en février. Cette nouvelle structure, selon les accords passés avec les pétroliers, devrait s’appliquer à l’issue d’une étude conjointe sur les états financiers des compagnies de distribution. Cette étude, qualifiée d’indépendante, parce que co-financée par l’Etat et les pétroliers, devrait indiquer les marges bénéficiaires réelles des pétroliers.

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Le gouvernement, se basant sur une étude financée par la Banque mondiale, avait toujours indiqué que les pétroliers engrangeaient d’importants bénéfices et pouvaient donc consentir des efforts pour faire baisser les prix. Les compagnies de distribution, elles, ont contesté cette étude qui, à les entendre, aurait été réalisée sur des bases théoriques et non sur les chiffres réels. La nouvelle étude dont les résultats sont attendus avant juin devrait donc servir de base à la nouvelle structure des prix.

Un calendrier de la hausse progressive des prix à négocier

Pour les pétroliers, si des discussions devaient avoir lieu, l’idée ne serait donc pas tant d’arriver immédiatement à une nouvelle structure des prix. Il s’agirait plutôt de parler d’un calendrier pour l’application de la vérité des prix et pour « rembourser » les pétroliers. Dans les accords conclus en février et ayant abouti à la structure provisoire, il était question d’arriver à la vérité des prix en juin 2018 et de compenser les gaps des pétroliers à cette même période. La hausse devait donc être progressive, ainsi que l’a indiqué le ministre chargé des Hydrocarbures en mars.

Avec une hausse mensuelle de 90 ariary par litre pour le supercarburant et le gasoil et de 40 ariary par litre pour le pétrole, il est possible que la vérité des prix soit atteinte en juin 2018. Les engagements de l’Etat envers les pétroliers, pour leur part, pourraient être éliminés avant la fin de l’année ainsi que l’ont recommandé les services du FMI à l’issue de leur dernière mission. Une hausse mensuelle moins importante risquerait, en plus de retarder l’application de la vérité des prix, d’augmenter les engagements de l’Etat avec les pétroliers. Ce qui pourrait avoir des impacts sur le programme de réformes dans lequel Madagascar s’est engagé avec le FMI.

Texte et photo : Iloniaina Alain