vanille de madagascar

Mahafaly sur la filière vanille : réalités et non-dits

Le Premier ministre Olivier Mahafaly a disséqué les maux qui rongent la filière vanille devant l’Assemblée nationale mercredi. Celle-ci entre dans une phase cruciale, la veille de l’ouverture de la campagne 2017-18 dans les zones productrices. Le cours de la vanille risque de s’envoler mais, paradoxalement, l’avenir immédiat de l’or vert pourrait s’assombrir à cause de certaines pratiques opérées dans le secteur. Décryptage.

Ce que le Premier ministre a présenté 

Olivier Mahafaly évoque l’insécurité dans les zones productrices de vanille à cause de plusieurs facteurs. Il cite l’implantation de cinq usines d’extraction de vanille coupables à ses yeux d’acheter de la vanille verte avant l’ouverture de la campagne. Une pratique qui incite à la course à l’or vert encore immature. Or, la récolte précoce de vanille réduit le temps de sa maturation et augmente les risques de faire baisser le taux de vanilline dans le produit final, en d’autres termes la qualité de la vanille qui fait pourtant la réputation de la Grande île.

Le chef du gouvernement cite également l’existence de blanchiment d’argent dans la filière tout comme le non-respect des textes régissant le secteur. Il souligne le manque de coordination entre les ministères concernés ainsi que l’implication des autorités locales concernés dans les infractions.

Ce que le Premier ministre n’a pas précisé

Dans son exposé, le Premier ministre a nommément cité les cinq sociétés ayant implanté des usines d’extraction de vanille dans les zones productrices et achetant ainsi la vanille verte. Il est par contre resté muet sur les tenants et les aboutissants des affaires de blanchiment d’argent dans la filière. Des bruits sur cette pratique avaient pourtant circulé dans la région de Sava, également connue pour le trafic de bois de rose, depuis deux-trois ans.

Le chef du gouvernement n’a pas non plus annoncé des mesures concrètes contre les pratiques dénoncées, notamment l’implantation des usines d’extraction de vanille pouvant inciter  à la récolte précoce et au vol sur pied de vanille immature. Aucune mesure annoncée non plus pour le cas de blanchiment d’argent, « connu de tous », selon ses termes.

Ce que le Premier ministre a évoqué comme conséquences des mauvaises pratiques

Olivier Mahafaly a déploré la perte de recettes fiscales et le vol de vanille immature. Il a également regretté les vols de vanille sur pied qui provoquent l’insécurité. Le chef du gouvernement a aussi mis en avant les charges supplémentaires que cette situation génère pour les planteurs, obligés de faire face aux voleurs. La baisse de la qualité de la vanille et la concurrence déloyale débouchant sur une menace sur le marché international ont également été évoquées.

Ce que le Premier ministre n’a pas détaillé

Le discours du chef de gouvernement a survolé les problématiques de la filière au milieu du rapport des activités gouvernementales de 2016. Mais pour voir de plus près la situation, le passage d’Enawo a aussi eu des impacts importants dans la région, d’autant que le cyclone, entré par Antalaha, est resté dans la région pendant presque 24 heures. Une partie des champs de culture  dans la région de SAVA, estimés à peu près à 300 000 ha, avait été touchée par le cyclone, ce qui réduira la production mais impactera également sur la qualité de la vanille : des planteurs ont préféré cueillir tôt leurs gousses plutôt que de les perdre.

La cueillette précoce interrompt le processus de vanillisation, faisant ainsi baisser le taux de vanilline dans les produits. Celui-ci pourrait baisser jusqu’à 0,6% à 1% cette année, selon des professionnels de la filière alors qu’auparavant, il avait été de 1,4%, voire 1,8%. De la vanille préparée avec un taux de vanilline faible va ainsi être introduit sur le marché.

Par ailleurs, il faudra nécessairement plus de vanille verte pour préparer le produit fini. Si généralement, il faut à peu près 4 à 5 kilos de vanille verte pour obtenir 1 kilo de vanille préparée, avec l’introduction de vanille verte de moindre qualité dans le circuit, 6 à 8 kilos de vanille verte seront nécessaires.

Si, la qualité de la vanille va baisser, paradoxalement,  une envolée de son prix est attendue. L’estimation du cours de vanille verte  à l’heure actuelle tourne autour de 200 000 ariary le kilo dans la région de SAVA. Les professionnels de la filière tablent sur un prix allant jusqu’à 1 800 000 ariary le kilo de vanille préparée.

La conjugaison de tous ces éléments  pourrait avoir des impacts dans les prochaines années.

Ce que pourrait provoquer la déclaration d’Olivier Mahafaly

Dans une certaine mesure, l’annonce du Premier ministre pourrait freiner le vol de vanille sur pied.   Psychologiquement, la démarche pourrait stabiliser, et non faire baisser, le prix de la vanille verte.

Mais il se peut que l’annonce n’ait plus d’importants impacts sur le « marché ». Si le Premier ministre a eu le nez creux, à propos de l’implantation des usines d’extraction de vanille verte et du blanchiment d’argent, une partie de la production serait déjà vendue. Et ce, avec un prix élevé. Ce qui lèserait  doublement les professionnels qui attendent l’ouverture officielle de la campagne, obligés de suivre le prix inflationniste de la vanille verte. Ceux qui respectent le calendrier de récolte n’auraient ainsi qu’une marge de manœuvre assez étroite par rapport à ceux qui avaient effectué des achats précoces, donc illicites, à un prix relativement moindre.

Les questions que suscite l’intervention du Premier ministre

La déclaration fracassante du chef du gouvernement s’apparente à une suite logique de la visite du Président Hery Rajaonarimampianina à Sambava le 18 mai pour évoquer la  protection de la filière. Elle a été faite dans le cadre de la présentation du rapport d’activités du gouvernement devant les députés.

Ces deux initiatives interviennent à la veille de l’ouverture de la campagne de vanille verte, pour l’année 2017-18. Si la campagne est déjà ouverte pour Ambanja, celle de Sambava et d’Antalaha est prévue pour ce mois de juin. Mais les planteurs se sont déjà plaints de vols de vanille sur pied  dès le mois de janvier. La recrudescence des vols s’accompagne de violents affrontements entre les producteurs et les voleurs, du moins dans la région de SAVA.

La  Plate-forme nationale de la vanille (PNV) et le Groupement des exportateurs de la vanille de Madagascar(GEVM) avaient déjà tiré la sonnette d’alarme en mars 2016. Dans un communiqué, ils avaient alerté les autorités que  » la filière vanille est gravement en péril » et que  » si des mesures ne sont pas prises dans les plus brefs délais, cette crise va entraîner l’effondrement de la filière vanille ».

Les professionnels de la filière avaient évoqué l’insécurité, le non-respect de la date d’ouverture de la campagne, le non-respect de la législation en matière de l’utilisation des emballages sous-vides ou encore l’intrusion des personnes qui  essaient de déstabiliser le marché par des pratiques malhonnêtes : corruptions, malversations sans parler du blanchiment d’argent venant des exploitations illicites ».

En 2014, Narson Rafidimanana, alors ministre du Commerce et de la consommation, avait eu l’intention de lancer un « label » de la vanille malgache pour la reconquête du marché mondial. Une annonce faite lors de l’épisode néfaste de la pratique des « sous-vides » mais également durant la période sombre des années 2010 où Madagascar avait exporté 670 tonnes de vanille préparée en 2010 et « seulement » 537 tonnes en 2012.

Ce que le gouvernement a promis pour protéger la filière

Dans son intervention, le Premier ministre présente un tableau faisant état de 90 vols recensés, de 4121,4 kg de produits saisis ainsi que l’arrestation de 173 individus. La procédure judiciaire engagée jusqu’ici débouche la mise en détention préventive de 103 personnes alors que 54 autres bénéficient de liberté provisoire.

Olivier Mahafaly réitère les consignes du Président Hery Rajaonarimampianina, qui avait fait le déplacement à Sambava le 18 mai. Ce dernier avait exhorté l’opinion à respecter et  à faire respecter la loi pour la protection de la filière. C’est pourquoi le Premier ministre a annoncé des mesures contre les autorités impliquées dans le trafic de vanille.

Le ministère de la Sécurité publique a, entre autres, donné une consigne à la police nationale pour renforcer la politique de visibilité dans les zones productrices de vanille  durant la campagne de vanille.

Pour l’instant, aucune mesure n’a été évoquée ni contre les usines d’extraction de vanille montrées du doigt pour achat de vanille immature ni contre ceux qui pratiquent le blanchiment d’argent. Le chef du gouvernement a plutôt appelé à la tenue d’un « débat national ».

Ce que le gouvernement peut encore entreprendre

Avec l’annonce faite par le Premier ministre, le gouvernement devrait aller au bout de sa logique. Il devrait contrôler les éventuels stocks des usines pointées du doigt pour confirmer ou infirmer l’accusation. Une telle mesure devrait remettre un peu plus de confiance dans le secteur, miné par les suspicions de concurrence déloyale.

Le gouvernement devrait également aller plus loin dans sa déclaration relative au blanchiment d’argent dans la filière vanille. Il pourrait faire d’une pierre deux coups en s’attaquant à ce dossier.

Le gouvernement, qui s’est engagé dans une lutte contre la corruption, a une nouvelle occasion de faire ses preuves. Certes, les forces de l’ordre s’activent pour traquer les trafiquants ces derniers temps, mais la circulation de la vanille depuis plusieurs mois dans la région de SAVA suppose une corruption à plusieurs niveaux. Des signes visibles comme l’achat des meubles à Sambava par les planteurs bien avant l’ouverture de la campagne témoigne de l’existence de transactions.

Les dés sont jetés  pour la campagne 2017-18