Les baies roses figurent parmi les produits stars du Bongolava

La difficile intégration des petits producteurs dans l’agribusiness

Des dizaines de milliers de petits producteurs malgaches ont vu leurs revenus s’améliorer grâce à l’agriculture contractuelle. Les défis pour leur professionnalisation et leur intégration dans l’agribusiness restent nombreux.

Début juin à Ankadinondry Sakay. L’hiver ne s’est pas encore installé dans cette commune rurale située à 125 km à l’ouest d’Antananarivo. L’atmosphère lourde et poussiéreuse de cette région fertile est allégée par le parfum anisé des baies roses en quête d’acheteurs en ce jour de marché. Devant le pavillon de la coopérative Tsabrose, paniers et soubiques, remplis des petites graines à la peau rouge et brillante, font la queue, attendant leur tour, sous le regard attentif et inquiet de leurs propriétaires.

Parmi ces derniers, Philippe Ralaivao, paysan d’une quarantaine d’années, espère bien réussir à écouler les 12 kilos de baie rose fraîchement récolté de son champ. « Ce que j’ai emmené aujourd’hui n’a pas encore été très bien trié », reconnaît-il. Faute de moyens financiers, il n’a pas pu engager suffisamment de travailleurs pour faire le tri manuel de ses produits. Avec ce qu’il va gagner de la vente de ces premières récoltes, il espère néanmoins pouvoir embaucher plus de saisonniers pour s’atteler à cette tâche plutôt fastidieuse : trier les fruits des 200 arbustes qu’il a dans son champ et récupérer les plus belles baies pour gagner la cagnotte. La meilleure qualité de ce produit, classée de Grade 1, peut être vendue jusqu’à 40 000 ariary (environ 13 dollars) le kilo, alors que les graines de Grade 2 sont de 4 400 ariary (environ 1,5 dollar).DSC_0077Dans la filière baie rose depuis dix ans, Philippe Ralaivao a considérablement amélioré son niveau de vie. Son appartenance à la coopérative Tsabrose, sous contrat avec des sociétés exportatrices, l’a relié au marché et ses revenus ont augmenté. « J’ai pu construire ma propre maison, et je vis correctement », souligne-t-il. Grâce aux appuis financiers et matériels ainsi qu’aux services de contrôle fournis en amont par les sociétés exportatrices avec lesquelles sa coopérative est en contrat, il a également pu étendre la superficie de sa plantation, et améliorer sa productivité.

Qualité moyenne

Dans le Bongolava, région d’attachement d’Ankadinondry Sakay, la production est en hausse constante, passant de 5 tonnes en 2010 à 20 tonnes en 2014. « L’objectif en 2018 est d’arriver à 30 tonnes », indique Aina Andrianamelasoa, directeur du développement régional de Bongolava. Malgré cette augmentation continue de la production, « l’offre en baie rose a pourtant toujours du mal à répondre à la demande », regrette ce responsable. Tout comme la qualité qui n’est pas toujours au rendez-vous. « Sur 10 tonnes de produits, seuls 6 kilos, soit moins de 0,1%, sont de Grade 1 », déplore d’ailleurs Jean Aimé Guy Razafimahefa, vice-président de la coopérative Tsabrose.

Jean Aimé Guy Razafimahefa estime que si la qualité n’est pas aussi bonne qu’elle le devrait, c’est, entre autres, parce que « la baie rose n’est pas la priorité de ses producteurs ». « Très peu de paysans, pour ne pas dire aucun, se consacrent uniquement à cette activité, car la plupart d’entre eux sont aussi et avant tout des producteurs de riz », confie-t-il. Evoquant une filière porteuse parce que « la baie rose du Bongolava est de qualité supérieure », il parle d’une activité qui peut pourtant réellement faire vivre une famille, dès lors que celle-ci est convaincue et y met toute son énergie. Ce qui, pour l’instant, ne semble pas le cas.

A Madagascar, « les ménages ruraux ont plusieurs activités agricoles et ne se concentrent pas sur une seule culture », confirme d’ailleurs le ministre chargé de l’Agriculture, Harson Randriarimanana. Même les paysans qui sont sous contrat depuis près de 30 ans avec les exportateurs comme Lecofruit, société exportatrice de produits agricoles depuis 1990, « sont d’abord des producteurs de riz ». « Leur culture de haricot vert vient en complément de celle du riz et la production se fait en contre-saison », souligne un technicien dans une récente vidéo de présentation des activités de la société. « L’agriculture contractuelle ne constitue pas la principale source de revenus des ménages impliqués », rapporte d’ailleurs un document publié par la Banque mondiale en mai 2016 sur l’Agriculture et le développement rural à Madagascar.

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Pour le ministre chargé de l’Agriculture, cette multi-activité ne plaide pas pour une professionnalisation des agriculteurs familiaux. A Madagascar où 80% de la population vit de l’agriculture, « l’agriculture contractuelle permet aux paysans de sortir de la pauvreté », indique Harson Randriarimanana. Mais il ne pense pas que l’agriculture familiale puisse booster la croissance du pays. Il soulève, notamment, « l’exiguïté des terrains exploités à l’échelle des ménages ». Il rappelle que « sur les 30 millions d’ha de terre arable à Madagascar, seuls 3 millions d’ha sont cultivés et exploités par les petits producteurs constitués de 4 millions de familles ».

Zones de développement local

Pour soutenir le développement économique de Madagascar qui, selon les autorités, doit passer par le développement du secteur agricole, celles-ci entendent miser sur les gros exploitants agricoles et sur ce que Harson Randriarimanana qualifie « d’agripreneurs ». « Ce sont des jeunes que l’on va former à l’agribusiness et dont le gouvernement va appuyer la professionnalisation et les investissements dans le secteur agricole », explique-t-il.

« Nous n’allons pas pour autant abandonner les paysans à leur sort », s’empresse-t-il toutefois de préciser. « Le ministère de l’agriculture sera présent pour soutenir les paysans et suivre de près les termes des contrats qui les lient au secteur privé pour que les accords soient réellement gagnant-gagnant », soutient le ministre. Il rappelle la vision inscrite dans la lettre de politique agricole qui préconise que « Madagascar en 2025 s’appuie sur une production agricole compétitive et durable, intégrant des exploitations familiales et des unités de transformation modernisées pour assurer la sécurité alimentaire et conquérir les marchés d’exportation ».

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La question foncière étant l’une des principales problématiques du développement agricole sur la Grande île, la lettre de politique foncière prévoit des zones d’investissement agricole pour les investisseurs, mais aussi « des zones de développement local qui seront dédiées aux usages et besoins locaux telle que l’extension de l’agriculture familiale », rappelle Harson Randriarimanana. « Ces zones qui seront gérées par les collectivités devraient réduire les conflits fonciers », conclut-il.

Des programmes sont par ailleurs en place pour pousser les petits producteurs à mieux intégrer les marchés. « Nous formons les paysans à être plus autonomes et nous les appuyons pour qu’ils acquièrent la culture entrepreneuriale », indique Jean Olivier Randriamiarinjato, coordonnateur inter-régional du Programme de soutien aux pôles de micro-entreprises rurales et aux économies régionales (Prosperer) dans les régions de l’Itasy et du Bongolava où un certain nombre d’entreprises ont conclu des contrats d’approvisionnement avec des paysans locaux.

Des success stories

L’agriculture contractuelle auprès des petits producteurs connaît un certain nombre d’histoires à succès, même si son ampleur reste pour l’instant très limitée.  Le rapport de la Banque mondiale sur l’Agriculture et le développement rural publié en 2016 fait état de plus de 57 000 petits producteurs en contrat avec des entreprises d’exportation et des sociétés de transformation de produits agricoles et d’élevage.

Dans le cadre des contrats, les compagnies, nationales ou multinationales, apportent leurs appuis aux petits producteurs qui, en contrepartie leur réservent l’exclusivité sur les récoltes. Les appuis des investisseurs appuis se font sous différentes formes, comme des avances en intrants, des services de vulgarisation ou des préfinancements.

Les ménages engagés, eux, gagnent « des revenus monétaires additionnels, plus prévisibles et plus stables », « améliorent leur accès à l’alimentation » et voient les effets de la période de soudure atténués. Ils acquièrent également des nouvelles technologies qui leur permettent d’améliorer la quantité et la qualité de la production. Ces innovations relève le rapport de la Banque mondiale, sont initialement adoptées au niveau des producteurs sous contrat mais peuvent aussi l’être par toute la communauté ».

Autant d’avantages qui font dire à Andriamparany Ranoasy, coordonnateur du Collectif national pour l’agriculture familiale que « l’agriculture contractuelle est le meilleur moyen de familiariser les paysans avec les normes et les qualités ».

Textes et photos : Iloniaina Alain

Cet article a été réalisé dans le cadre de la formation en journalisme pour le développement co-organisée par la Banque mondiale, l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille et le Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI) Dakar.